Le retour discret — mais menaçant — d’un fantôme viril... Il rôde dans l’ombre. Pas comme un cri, non — plutôt comme un souffle. Un soupçon. Un malaise. Le masculinisme ne revient pas en fanfare, mais en écho. Un écho rance, qui s’infiltrerait dans les blagues viriles de comptoir, les hashtags rageurs, les forums saturés de ressentiment. Il se glisse dans les « On ne peut plus rien dire », dans les regards torves jetés à #MeToo, ou dans le soupir d’un jeune homme qui se dirait fatigué « d’être accusé d’avance ». Mais il se glisse aussi ailleurs. Dans une réplique acide en plein débat : « Encore un coup des masculinistes ! » Une manière, parfois, de raccourcir toute contradiction, toute ambivalence, toute parole qui ne s’alignerait pas parfaitement sur les nouvelles normes progressistes. Comme si nommer un malaise masculin — fût-ce pour l’interroger — devenait déjà suspect. Et s’il revient, ce n'est pas le même. Il est plus jeune, plus souterrain, plus algorithmique. Moins dans la domination brute, plus dans la posture victimaire, stratégiquement recyclée. Un masculinisme mutant, insidieux, parfois même involontaire. S’agit-il d’un retour en arrière… ou d’un symptôme bien contemporain ?
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Puis, tout a changé.
Les femmes ont conquis des droits, elles sont devenues indépendantes, elles ont revendiqué une égalité pleine et entière. Le modèle patriarcal a été remis en question, et avec lui, l’image traditionnelle de l’homme.
Ce bouleversement a ouvert des horizons, mais il a aussi laissé certains hommes face à un grand vide.
Cette question, profonde et existentielle, est au cœur de la montée du masculinisme.
Alors que les jeunes filles adhèrent de plus en plus aux valeurs féministes, les garçons, eux, décrochent. Certains même s’enfoncent dans des positions conservatrices, hostiles, voire ouvertement antiféministes.
Le sentiment de persécution chez certains hommes
Mais d’où vient ce malaise ? Pourquoi ce ressenti d’être "les nouvelles victimes", chez ceux que l’histoire a longtemps placés tout en haut de l’échelle ?
Le deuil d’un modèle hégémonique, d’une masculinité toute-puissante, silencieuse, intouchable. Ce n’est pas la virilité qui souffre : c’est l’impossibilité pour certains de renoncer à sa forme ancienne.
Le psychanalyste Paul-Claude Racamier parlait de "contre-investissements délirants" lorsque le narcissisme est menacé. Le masculinisme, sous certains aspects, en est un : un contre-investissement réactionnel qui tente de colmater une brèche narcissique — la perte d’un statut idéalisé.
Mais de quoi parle-t-on au juste ?
Du silence émotionnel élevé au rang de vertu ?
Du pouvoir sans partage, version patriarcat 1.0 ?
Du droit de cuissage socialement validé et culturellement recyclé en "virilité naturelle" ?
Il ne vise ni le vrai ni le juste. Il vise le rassurant. Il fournit une enveloppe narrative à la jouissance perdue, un récit qui vient colmater l’angoisse de castration symbolique :
"Si je ne suis plus celui qui tient les rênes… qui suis-je ?"
Ici, cette scène est rétroprojetée : elle convoque un passé idéalisé, non pas pour le restaurer, mais pour éviter d’entrer dans le symbolique d’aujourd’hui — là où les places sont mouvantes, partagées, incertaines.
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Mais le psychisme, lui, ne supporte pas l’immobilité. Et ce que Lacan appelait le refoulé, quand il revient, ne demande jamais la permission. Il s’infiltre, il déborde, il s’exprime — souvent de manière violente, symptômatique, ou radicalisée.
C’est là que le masculinisme mute d’un simple refuge identitaire vers une idéologie défensive, où toute transformation du rapport homme-femme devient vécue comme une attaque.
Et où la demande d’égalité devient un affront personnel.
Dans Au-delà du principe de plaisir, Freud nomme la pulsion de mort comme cette force tournée vers la répétition, vers la désorganisation, vers la destruction du lien.
Le masculinisme radical — celui qui rejette toute remise en question, qui insulte, qui menace, qui nie les violences faites aux femmes — relève de cette logique mortifère.
Il ne s’agit plus seulement d’un repli identitaire, mais d’un refus actif de la transformation symbolique, d’un rejet de l’altérité, d’un sabotage du processus de subjectivation.
Cette logique se manifeste parfois de manière extrême, politique, géopolitique même.
Ici, le masculin ne se contente plus de refuser le dialogue : il le supprime.
Ce n’est plus l’homme en crise : c’est l’ordre patriarcal devenu pulsion de mort sociale.
Une défense contre l’angoisse, oui — mais une défense qui tue le lien, qui interdit le conflit, qui veut faire taire le féminin plutôt que de l’entendre.
Les réseaux sociaux, les podcasts masculinistes, les vidéos virales sur TikTok ou YouTube mettent en scène des "coachs virils", des gourous de la domination masculine, ou des "anti-féministes assumés", qui récoltent des millions de vues.
Et qui les suit ? Des jeunes hommes. Parfois très jeunes.
On ne parle plus seulement de machisme.
Il n’a pas besoin d’arguments. Il a des slogans, des casquettes rouges, et des mains (soi-disant) énormes.
Il éructe plus qu’il ne parle. Il coupe la parole, impose, ridiculise — tout ce qu’il faut pour plaire à ceux qui confondent leadership avec domination.
Freud aurait probablement souri devant ce tableau vivant du moi idéal hypertrophié, incapable de supporter la contradiction, encore moins la castration symbolique. Trump ne supporte pas de perdre, ni aux élections, ni au golf.
Mais chez ses adeptes, ça fonctionne : il incarne une virilité d’un autre temps, simple, bruyante, binaire. L’homme qui ne doute jamais, même (et surtout) quand il a tort.
Chez lui, le masculinisme prend la forme d’un ordre moral martial : le vrai homme est soldat, père, chef, hétéro, chrétien. Tout ce qui dévie de cette norme devient suspect, voire dangereux.
Il est l'incarnation du surmoi archaïque, intraitable, ultra-conservateur — celui qui condamne, punit, corrige. Le plaisir, le désir, le dialogue ? Trop féminins.
Avec Bolsonaro, la virilité est un combat, pas un lien. C’est l’homme contre le monde, contre les femmes "trop bruyantes", contre les gays "dégénérés", contre les ONG, la planète et l’ONU si nécessaire.
Ici, le masculinisme se veut impérial et glacial. Pas de slogans. Des démonstrations de force.
Poutine ne tweete pas, il annexe. Il ne débat pas, il agit.
Son modèle ? Le père inébranlable, tout-puissant, silencieux. Celui qui n’écoute pas, ne cède pas, ne pleure jamais. L’homme comme rempart, comme forteresse.
Le féminin ? Dissident.
Le queer ? Dégénérescence occidentale.
Le doute ? Un signe de faiblesse.
L’humanité ? Accessoire diplomatique.
Bref, le masculinisme dans sa forme géopolitique armée.
Il ne brandit pas ses muscles, mais ses fusées – ces phallus technologiques dressés vers le ciel, propulsés à coups de milliards et de tweets provocateurs.
Son image est celle du génie solitaire, incompris, en croisade contre les normes, les conventions sociales et le politiquement correct. Il se rêve hors système, tout en pesant sur les bourses mondiales et les imaginaires collectifs.
Ce n’est plus l’homme fort à cheval, c’est l’homme qui veut coloniser Mars, et qui regarde la Terre comme un terrain de jeu dysfonctionnel.
Mais derrière cette toute-puissance apparente, il y a une autre logique à l’œuvre : celle du refus des limites, du refus de l'altérité, de la vulnérabilité. Il ne s’agit plus d’être homme dans le lien, mais homme contre, homme au-dessus.
Le masculinisme version Musk, c’est le surmoi technologique qui méprise le care, la parole, le compromis. Il parle d’avenir, mais rejoue l’éternel fantasme d’un masculin omnipotent, délié du réel, suspendu au-dessus de la mêlée.
Mais que se passe-t-il si cet Autre (les femmes, la société, les institutions) ne renvoie plus une image idéalisée, mais une image questionnante, critique, ambivalente ?
Le masculiniste ne veut pas être vu autrement. Il réclame le retour d’un regard complaisant, d’un reflet glorieux.
Et si ce reflet ne vient pas, il accuse. Il se venge. Il rejette.
Des patients jeunes, brillants, sensibles, mais en lutte contre une honte sourde, persistante, inqualifiable.
Celle d’être "trop gentil", "pas assez viril", "pas assez alpha", comme s’ils étaient fautifs de ne pas correspondre à une norme qu’eux-mêmes ne cautionnent pas.
– celle d’un masculin caricatural, tout-puissant, vertical, saturé d'injonctions à performer ;
– et celle d’une dépossession anxieuse, où toute affirmation de soi semble immédiatement suspecte, voire toxique.
Un lieu où la puissance ne serait pas domination, où la vulnérabilité ne serait pas effacement.
Un lieu encore mal nommé, mal balisé, peu représenté, mais que la psychanalyse peut accompagner, accueillir, ouvrir.
Mais pour les aider à se désidentifier des modèles hégémoniques, sans pour autant perdre leur consistance psychique.
Trouver un masculin désarmé du pouvoir, mais pas désubjectivé.
Un masculin qui ne soit ni dans l’opposition, ni dans la dissolution, mais dans la relation — au désir, au langage, à l’autre.
Et plus tôt encore, chez les adolescents, ce malaise du masculin ne prend pas toujours la forme d’un cri, ni d’une revendication viriliste.Il s’exprime parfois dans un silence opaque, un retrait numérique, un désinvestissement du corps. C’est dans ce terrain-là que se joue aujourd’hui une part silencieuse mais massive de la crise du masculin.
Ces adolescents, nombreux aujourd’hui, ne contestent pas le féminin : ils l’évitent. Ils n’élèvent pas la voix contre les femmes : ils "se terrent".
Leur virilité se joue sur des serveurs en ligne, à coups de réflexes millimétrés, de statuts à débloquer, d’armes à améliorer.
Leur corps, souvent nié, ne sert plus qu’à maintenir l’illusion d’un contrôle : "ne pas sentir, ne pas flancher, ne pas faillir."
Et quand la pulsion surgit, elle est redirigée vers la pornographie, cet imaginaire aseptisé où tout est accessible, sans dialogue, sans détour, sans émotion. Un sexe sans partenaire. Un fantasme sans altérité. Un plaisir hors transfert, hors rencontre, hors sujet.
Ils ne veulent pas dominer. Mais ils ne savent pas comment exister sans l’ancien modèle viril. Et dans ce flou, ils préfèrent le retrait au risque, le fantasme maîtrisé à la réalité imprévisible. La solitude devient mode d’être, l’excitation devient écran de l’angoisse.
Ces adolescents ne sont pas sans intelligence, sans désir ou sans sensibilité. Mais ils ne savent pas comment faire passer quoi que ce soit par leur corps ou par leur parole. Ils n’ont pas déserté le monde : ils n’ont pas trouvé leur place dans son récit. Et personne ne leur a tendu la main pour leur dire que la virilité n’était pas une performance, une lutte ou un devoir, mais un mouvement vivant, un espace à habiter.
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Elle propose un cadre stable là où tout vacille, une adresse là où tout s'effondre, un autre là où règne le même.
Dans le lent travail du transfert, le masculin peut redevenir un devenir, un lieu en mouvement, traversé de doutes, de manques, de mots — et non un costume figé à porter seul, dans la pénombre.
Il ne s’agit pas de dire aux hommes qui ils doivent être.
Mais de les inviter à penser qu’ils ne sont pas tenus d’incarner un rôle archaïque pour exister.
Il y a d’autres masculinités possibles.
Il y a des hommes qui pleurent, qui soignent, qui écoutent, qui doutent, qui créent.
Et ces hommes-là ne sont pas moins virils. Ils sont en train d’inventer quelque chose. Une autre façon d’habiter leur genre. Leur désir. Leur histoire.
Il nous montre que les mutations contemporaines touchent au plus intime : à l’identité, au désir, au sentiment d’exister.
Face à lui, notre rôle n’est pas de moraliser.
Et peut-être surtout : de ne pas abandonner les jeunes hommes à la haine comme seul récit de leur virilité.
« Le masculinisme revient. Mais rien ne dit qu’il doive gagner. À condition d’oser penser le masculin autrement. »