Adolescence
28/3/2025

Adolescence

Depuis quelques années, la fiction télévisée s’est emparée du sujet de l’adolescence avec une intensité nouvelle. La série Euphoria nous plongeait dans une spirale d’addictions et de traumatismes, 13 Reasons Why abordait le suicide et le harcèlement scolaire, et Skins montrait déjà, à sa manière, une jeunesse perdue entre excès et désespoir. Avec Adolescence, la nouvelle mini-série britannique de Netflix, c’est un pas de plus dans l’horreur du réel qui est franchi.

Réalisée par Philip Barantini, la série nous enferme dans une atmosphère suffocante où chaque épisode est tourné en un seul plan-séquence. Pas de montage rapide, pas d’échappatoire pour le spectateur. Nous sommes là, au plus près des personnages, forcés d’affronter avec eux l’impensable : comment un enfant de 13 ans peut-il tuer une camarade de classe ? Cette question, la série ne la pose pas comme un simple fait divers. Elle nous plonge dans l’abîme de la psyché adolescente, là où les désirs inavouables et les pulsions incontrôlées se mêlent à la solitude et à l’angoisse.

Thérapie enfants et adolescents à Versailles

Une plongée clinique dans l’incompréhensible

L’histoire de Adolescence s’ouvre sur l’arrestation de Jamie Miller, un collégien de 13 ans accusé du meurtre de Katie Leonard, une de ses camarades.

Ce qui frappe d’emblée, c’est l’absence de réponse immédiate. Jamie ne s’explique pas. Il est là, figé, le regard vide, incapable de verbaliser quoi que ce soit.

Son entourage non plus ne comprend pas : ses parents, dévastés, oscillent entre colère et incompréhension, tandis que la police, la justice et les médias tentent chacun de projeter un récit sur cet acte qui dépasse l’entendement.

Dès les premiers épisodes, la série adopte une narration éclatée, multipliant les points de vue : celui de la mère de Jamie, qui oscille entre amour inconditionnel et rejet ; celui de son père, mutique et dépassé ; celui de l’inspecteur en charge de l’enquête, qui peine à démêler le vrai du faux ; et surtout celui de la psychologue experte, qui, à travers ses entretiens avec Jamie, tente de comprendre ce qui s’est joué en lui au moment du passage à l’acte.

Cette structure narrative met en évidence une absence de centre, une vérité insaisissable qui ne cesse de se dérober.

Plus l’on avance dans l’histoire, plus l’impression d’un gouffre psychique se creuse.

Jamie ne parle presque pas, et quand il le fait, c’est pour lâcher des bribes, des phrases sans lien apparent. Le malaise grandit : et si ce crime n’avait pas de "pourquoi" ?

Et si nous étions en train d’assister, non pas à un acte réfléchi, mais à l’éruption brute d’un réel insoutenable ?

Le passage à l’acte : une réponse à l’effondrement du symbolique ?

Dans une perspective psychanalytique, Adolescence interroge la notion de passage à l’acte.

Freud et Lacan ont largement théorisé cette idée : le passage à l’acte survient quand les mots ne suffisent plus.

Plutôt que de symboliser une tension interne par le langage, le sujet la met en acte, souvent de manière brutale et irréfléchie.

Chez Jamie, tout laisse penser qu’un tel processus est à l’œuvre. Le silence du personnage, la façon dont il semble déconnecté de son propre acte, l’absence d’une quelconque revendication ou justification rationnelle… Tout cela évoque une carence du symbolique, une impossibilité à traiter psychiquement une souffrance insoutenable. Dans cette optique, le meurtre de Katie Leonard ne serait pas un acte prémédité, mais plutôt une tentative désespérée d’extérioriser un malaise inavouable.

Lacan parlerait ici de la forclusion du Nom-du-Père, une structure où le sujet ne parvient pas à intégrer la loi symbolique.

Privé d’une boussole intérieure, il est exposé à l’irruption d’un réel insensé, qu’il ne peut ni comprendre ni mettre en mots. Dans certains cas, cela peut conduire à des passages à l’acte violents, des comportements impulsifs qui prennent la place du langage absent.

Mais Adolescence ne se contente pas d’expliquer ce meurtre par une hypothèse clinique.

La série nous pousse à une réflexion plus large : dans quel contexte un enfant de 13 ans peut-il en arriver là ?

L’adolescence contemporaine, un terrain miné par l’isolement et les influences toxiques

Si Jamie en est arrivé à commettre l’irréparable, c’est aussi parce qu’il évolue dans un monde qui n’offre plus les repères nécessaires à son développement psychique.

La série met en lumière les dangers des sous-cultures en ligne, notamment celles qui propagent un discours de haine et d’exclusion.

Les scénaristes se sont d’ailleurs inspirés de phénomènes bien réels, comme la montée du mouvement incel (célibataires involontaires), qui prône un discours de rejet et de violence envers les femmes. Jamie aurait-il été influencé par ces idéologies souterraines ? À plusieurs reprises, on découvre qu’il passait des heures sur des forums anonymes, absorbé par des discours de revanche et de victimisation masculine. Mais ce serait trop simple de tout réduire à cela.

Adolescence nous invite à une réflexion plus profonde : pourquoi ces discours trouvent-ils un tel écho chez certains jeunes ? Pourquoi des garçons comme Jamie se sentent-ils si seuls, si en colère, si dépossédés d’eux-mêmes qu’ils en viennent à se réfugier dans ces univers toxiques ?

La série met en évidence l’absence de transmission symbolique.

Jamie grandit dans un monde où les adultes ne remplissent plus leur fonction structurante.

Ses parents sont pris dans leurs propres angoisses, la société offre peu de perspectives et les jeunes cherchent désespérément un sens à leur existence. Lorsqu’aucune figure adulte ne joue le rôle de médiateur, les pulsions brutes prennent le dessus, et le passage à l’acte devient une manière tragique de signifier une détresse.

Un miroir tendu à notre époque...

Regarder Adolescence, c’est faire face à ce que nous préférons souvent ignorer.

La série ne cherche pas à condamner ou à expliquer trop rapidement. Elle nous met face à une vérité inconfortable : un enfant peut tuer, non pas parce qu’il est un monstre, mais parce qu’il est le produit d’un monde en perte de repères.

La fiction devient ici un outil de réflexion puissant. Elle nous oblige à questionner notre société, nos valeurs, notre manière d’accompagner les jeunes à travers les turbulences de l’adolescence. Devons-nous mieux encadrer leur rapport aux nouvelles technologies ? Sommes-nous suffisamment attentifs aux signes de mal-être chez eux ? Comment reconstruire un cadre symbolique capable de leur offrir un espace de parole et de subjectivation ?

Loin d’être un simple thriller, Adolescence nous renvoie à nos propres responsabilités.

Il ne s’agit pas seulement de comprendre Jamie, mais d’interroger ce qui, dans notre monde, fabrique ce type de drame. Car si la série nous bouleverse autant, c’est peut-être parce qu’elle nous murmure une vérité dérangeante :

Jamie aurait pu être n’importe quel enfant.

Par Frédérique Korzine,
psychanalyste à Versailles
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