Certaines familles portent des fardeaux silencieux, des blessures non dites qui se transmettent d’une génération à l’autre. Un parent criminel, un enfant illégitime, une faillite, une trahison, une origine cachée... Ces secrets familiaux, loin de s’effacer avec le temps, s’infiltrent dans les existences de ceux qui en ignorent parfois jusqu’à l’existence. Comme le souligne la psychanalyste Maria Torok, ce qui n’a pas été mis en mots ne disparaît pas pour autant : il se loge dans l’inconscient des générations suivantes sous forme de honte diffuse, de culpabilité inexpliquée ou d’un malaise dont on ne comprend pas l’origine. Pourquoi nous sentons-nous coupables d’un passé qui n’est pas le nôtre ? Pourquoi certaines familles évitent-elles certains sujets comme si les mots eux-mêmes portaient un danger ? Comment un secret familial peut-il façonner des destins, influencer des choix de vie ou conditionner un mal-être inexplicable ?Cet héritage invisible agit comme une loyauté inconsciente, un poids dont on ne perçoit pas toujours les contours mais dont on ressent l’effet. Se libérer de cette honte ne signifie pas trahir ceux qui l’ont portée avant nous. Au contraire, mettre en lumière ces zones d’ombre permet d’interrompre leur transmission et d’offrir aux générations futures un récit plus apaisé. Mais comment identifier ce qui a été tu ? Comment donner du sens à un fardeau que personne n’a jamais nommé ? La honte familiale ne disparaît pas en l’ignorant : elle demande à être entendue, reconnue, et parfois réécrite.
Certaines hontes sont explicites : un ancêtre condamné, un membre de la famille renié, une faillite financière qui a marqué l’histoire familiale… D’autres sont plus sournoises, inscrites dans les silences, les regards fuyants, les récits inachevés. Ces blessures tues deviennent alors des ombres qui se glissent dans les générations suivantes, sous forme d’angoisses, de tabous ou d’un sentiment diffus de ne pas être à la hauteur.
Le psychanalyste Nicolas Abraham, dans sa théorie du fantôme transgénérationnel, explique que les traumatismes et les secrets refoulés par une génération peuvent hanter les suivantes. Sans que l’on nous ait raconté l’histoire, elle s’imprime en nous comme une dette silencieuse.
La thérapie familiale psychanalytique s’intéresse à ces dynamiques complexes
✔ Une culpabilité inexpliquée : un sentiment d’être fautif, sans raison apparente. Comme si l’on devait réparer quelque chose dont on ne connaît pas l’origine.
✔ Une sensation d’illégitimité : dans la réussite, dans l’amour, dans la place que l’on occupe au sein du monde. Peut-on être heureux si nos ancêtres ont souffert ou ont commis l’irréparable ?
✔ Des blocages récurrents : échecs professionnels ou relationnels, auto-sabotage, impossibilité d’accéder à une forme d’épanouissement, comme si quelque chose nous ramenait toujours en arrière.
✔ Un tabou persistant dans la famille : certaines questions ne doivent pas être posées, certains prénoms ne sont jamais prononcés, certains souvenirs sont passés sous silence.
Le transgénérationnel, étudié par Anne Ancelin Schützenberger, révèle que des événements cachés peuvent influencer la trajectoire de descendants qui en ignorent pourtant l’existence. Des dates qui coïncident, des maladies qui se répètent, des prénoms que l’on donne sans savoir pourquoi… L’inconscient familial parle à travers nous, même lorsque nous croyons en être détachés.
Comment ne pas reproduire ce que l’on ne sait même pas ? La honte familiale, si elle n’est pas mise en lumière, continue d’imprégner les générations suivantes sous d’autres formes. Nommer l’indicible, c’est déjà lui enlever une part de son pouvoir.
Certains secrets sont enfouis non parce qu’ils sont oubliés, mais parce que leur révélation semble impensable. Mais ce qui est tu ne disparaît jamais complètement : il laisse des traces invisibles, qui s’impriment dans la psyché des générations suivantes.
Un prénom qu’on évite, une histoire dont on ne parle jamais, des silences gênés à l’évocation d’un événement passé. Le non-dit n’est pas seulement une absence de parole, c’est un message en creux : "Il y a quelque chose que tu ne dois pas savoir."
Il crée des trous dans la mémoire familiale, des zones floues dans lesquelles se logent des fantasmes, des angoisses, des culpabilités inexpliquées.
L’enfant qui grandit dans ce climat perçoit qu’un élément lui échappe, qu’il manque une pièce au puzzle de son histoire. Et ce vide, il tente de le combler comme il peut, parfois en imaginant le pire, parfois en intégrant une honte qui ne lui appartient pas.
Le psychanalyste Didier Dumas, spécialiste des transmissions familiales inconscientes, explique que lorsqu’un secret est trop profondément enfoui, il ne peut plus être raconté, mais il s’exprime autrement : dans des symptômes, des angoisses, des répétitions transgénérationnelles.
"Ne remue pas le passé."
"Ce qui est fait est fait."
"Tu ne comprendrais pas."
On craint qu’en soulevant le voile, tout un équilibre familial ne s’effondre. Mais cette interdiction enferme les générations suivantes dans une loyauté invisible. Peut-on trahir les siens en cherchant la vérité ? Peut-on rompre un pacte du silence sans briser l’héritage familial ?
Paradoxalement, plus un secret est enfoui, plus il pèse lourdement sur ceux qui l’ignorent. La parole tue l’angoisse, mais le silence la nourrit et la fait perdurer.
🔹 Un ancêtre criminel, une trahison, une faillite... On ne parle pas du fait lui-même, mais on hérite du malaise qui l’entoure.
🔹 Un enfant illégitime, une adoption cachée, une double vie... On n’explique pas l’histoire, mais on transmet la peur qu’elle ne soit révélée.
Ce poids devient une loyauté familiale invisible, une dette symbolique transmise d’inconscient à inconscient. On porte un poids qui ne nous appartient pas vraiment, mais dont nous avons hérité malgré nous.
Anne Ancelin Schützenberger, en étudiant les transmissions transgénérationnelles, a montré que des événements non-dits peuvent ressurgir sous forme de symptômes inexpliqués, d’angoisses diffuses ou de répétitions troublantes :
✔ Des dates qui coïncident : un enfant naît le jour anniversaire d’un drame familial.
✔ Des maladies qui se répètent : un membre de la famille tombe malade sans cause apparente, comme s’il portait un deuil oublié.
✔ Des trajectoires de vie étrangement similaires : faillites, divorces, accidents… comme si l’histoire se répétait malgré elle.
Quand un secret est transmis sans être dit, il finit par façonner ceux qui viennent après.
Mais alors, comment s’affranchir de cette honte héritée ? Comment redonner du sens à ce qui a été caché ? Faut-il tout révéler pour s’en libérer ? La honte transmise peut-elle être brisée sans trahir ?
La réponse réside peut-être dans la mise en mots de ce qui a été tu, dans la réécriture d’une histoire qui ne nous appartient pas tout à fait, mais qui nous a pourtant façonnés.
Si elle peut peser sur plusieurs générations, elle n’est pas une condamnation à perpétuité. Il est possible de s’en libérer, non pas en reniant son histoire, mais en la comprenant et en la replaçant à sa juste place. L’objectif n’est pas de réécrire le passé, mais de cesser d’en être prisonnier.
🔹 Poser des questions aux aînés : Que s’est-il passé à cette époque ? Pourquoi certains sujets sont-ils tabous ?
🔹 Chercher des archives, des photos, des lettres oubliées : Ces fragments du passé peuvent révéler des zones d’ombre.
🔹 Observer les répétitions familiales : certains schémas (ruptures, maladies, exils, secrets de filiation) se rejouent d’une génération à l’autre.
Parfois, la vérité surgit dans un détail insignifiant, une phrase lâchée à demi-mot. D’autres fois, le secret est irrévocablement enfoui. Mais même lorsque les faits restent flous, mettre en lumière l’existence d’un non-dit permet déjà d’apaiser son influence.
"Ce n’est pas savoir toute la vérité qui libère, mais comprendre que l’on a grandi dans un récit lacunaire et qu’on peut s’en détacher."
Un secret ne cesse de peser que lorsqu’il est enfin nommé. Ce n’est pas la faute en elle-même qui enferme, mais le fait qu’elle reste dans l’ombre.
🔹 Prendre la parole : En parler à un proche, à un thérapeute ou simplement écrire ce qui a été tu peut suffire à rompre le cycle du secret.
🔹 Dépasser la honte : Réaliser que l’on n’est pas responsable du passé permet de se détacher de cette fausse culpabilité.
🔹 Créer son propre récit : Donner un sens à l’histoire familiale sans la subir, en intégrant ce qui fait partie de soi tout en laissant derrière ce qui ne nous appartient pas.
🔹 Accepter qu’il existe des parts d’ombre qui ne seront jamais totalement éclairées.
🔹 Comprendre que l’on porte quelque chose qui ne nous appartient pas et s’autoriser à ne plus en être l’héritier involontaire.
🔹 Se libérer sans régler toutes les énigmes du passé : Il n’est pas nécessaire de tout savoir pour avancer.
Parfois, l’essentiel n’est pas la vérité elle-même, mais notre capacité à ne plus nous laisser définir par un fardeau qui nous dépasse.
🔹 Accepter que l’histoire familiale fait partie de nous, mais ne nous définit pas.
🔹 Refuser de perpétuer la honte en choisissant un chemin différent.
🔹 Oser exister pleinement, sans se sentir coupable d’avoir un destin qui ne ressemble pas à celui des générations précédentes.
Nous ne sommes pas condamnés à répéter le passé. On peut porter l’histoire de notre famille sans la subir, sans en être prisonnier.
La thérapie familiale à Versailles
Il ne s’agit pas de renier son passé, ni de blâmer ses ancêtres. Il ne s’agit pas non plus de tout révéler à tout prix. Il s’agit simplement de se libérer d’un fardeau qui n’a plus lieu d’être, pour ne plus le transmettre à son tour, parfois sans même en avoir conscience.
La psychanalyse groupale et familiale, notamment à Versailles, permet d’explorer ces transmissions invisibles qui façonnent nos identités et nos relations. En travaillant dans un cadre où l’histoire familiale est mise en perspective, il devient possible de comprendre l’impact de ces secrets sur notre place dans la lignée, de différencier ce qui nous appartient réellement de ce qui a été hérité malgré nous.
Peut-être que la véritable guérison passe par cette prise de conscience : notre héritage ne définit pas qui nous sommes, et ce que nous choisissons d’en faire nous appartient pleinement. Il est possible de porter une histoire sans en être l’otage, de transmettre autrement, avec plus de lumière que d’ombre.