Si Lacan a l’art des concepts qui nous bousculent, le désêtre en est un bel exemple. Rien que le mot intrigue : un être qui se défait, un effacement, une perte… À première vue, on pourrait y voir une menace, une chute dans le néant. Qui voudrait choir dans le désêtre ? N’avons-nous pas plutôt soif d’existence, de reconnaissance, d’un ancrage stable dans l’être ? Et pourtant, c’est précisément ce renversement que Lacan nous invite à penser autrement.« On croyait que c'était la fin de la psychanalyse de choir dans le désêtre. Vraiment à quoi bon ? Alors j'ai cru devoir délicatement rectifier et dire, écoutez : désêtre, c'est le désêtre du psychanalyste à la fin d'une psychanalyse. » (Clôture du Congrès EFP, 1970). Lacan s’amuse ici d’une confusion. Ce que certains prenaient pour un effondrement du sujet, une disparition, un échec de la psychanalyse, est en réalité l’aboutissement d’une cure bien menée. Il ne s’agit pas de disparaître, mais d’accéder à un autre rapport à soi, plus libre, plus souple, moins aliéné par le fantasme. La psychanalyse, contrairement à ce que l’on pourrait croire, ne vise pas à renforcer l’ego, ni à nous donner une identité plus affirmée. Son chemin est bien plus dérangeant : il nous conduit à perdre ce que nous croyions être, à nous détacher de cette illusion d’un moi stable et cohérent. Mais pourquoi faudrait-il se défaire de son être ? Pourquoi ne pas au contraire chercher à se solidifier, à mieux se comprendre, à être pleinement soi-même ? C’est ici que Lacan opère un retournement essentiel : nous ne nous trouvons pas en nous remplissant, mais en apprenant à faire avec ce qui manque. Et qu’est-ce que le psychanalyste vient faire dans cette histoire ? Quelle est sa place dans ce processus ? C’est ce que nous allons explorer.
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Nous croyons être quelqu’un, avoir une identité solide, une trajectoire tracée… Mais tout cela, n’est-ce pas qu’un reflet dans le miroir ? Un mirage qui nous rassure et nous piège tout à la fois ?
Le fantasme, c’est cette fenêtre à travers laquelle nous regardons le réel, sans jamais le voir vraiment. Un écran protecteur qui organise ce que nous désirons, ce que nous redoutons, ce que nous pensons être. C’est notre boussole intime, mais une boussole truquée, qui pointe toujours dans une direction prédéfinie, celle de notre inconscient.
Mais parfois, un grain de sable vient enrayer la mécanique bien huilée. Une phrase qui nous échappe, un lapsus, un rêve trop insistant, une rencontre qui fissure l’évidence. Et soudain, le doute s’insinue : et si ce que je prenais pour ma vérité n’était qu’une construction fragile ? Si mes certitudes étaient bâties sur des fondations mouvantes ?
Ce moment-là, c’est le désêtre, la chute vertigineuse où l’on ne sait plus ce que l’on veut, où nos repères s’effacent un à un. Nous voilà face à une énigme : que reste-t-il de nous quand l’illusion se dissipe ?
L’expérience est troublante, parfois douloureuse. Mais c’est aussi un passage nécessaire, une délivrance déguisée. Car tant que nous sommes prisonniers du fantasme, nous ne désirons pas librement : nous désirons ce que le fantasme nous dicte de désirer.
C’est regarder autrement, sans le prisme déformant, sans la vitre teintée qui nous empêche d’apercevoir ce qui, depuis toujours, était là.
On ne sait pas encore ce que l’on va devenir, mais une chose est sûre : on n’est plus dupe. Et ce simple fait ouvre un champ immense.
Le psychanalyste n’éclaire pas le chemin, il pose des ombres là où l’on croyait voir clair. Il ne donne pas de réponses, il crée des creux. Il n’offre pas une vérité, il en déplace sans cesse les contours.
Là où l’on attendrait un savoir qui viendrait combler les trous de l’inconscient, le psychanalyste incarne au contraire un vide. Son silence, ses interventions elliptiques, ses remarques parfois déconcertantes sont autant de moyens de déséquilibrer la demande de l’analysant, de l’empêcher de se lover dans une explication rassurante.
C’est précisément ce qui lui manque qui le rend opérant. Il ne se pose pas en sujet-supposé-savoir, mais en lieu d’un manque, en surface de projection où l’analysant pourra apercevoir, à travers lui, ce qui lui manque à lui-même.
Dans une cure, l’analysant cherche toujours quelque chose, une clé, un éclaircissement. Mais ce qu’il rencontre, à travers l’analyste, c’est un miroir sans reflet, un désêtre. C’est ce vide, cette béance dans la figure de l’Autre, qui lui permet de voir ce qu’il refusait jusqu’alors d’affronter en lui-même.
Un analyste trop présent, trop plein, trop savant, serait une impasse. Il deviendrait un maître, un substitut à l’Autre auquel l’analysant déléguerait son désir. Au contraire, c’est dans ce que l’analyste ne donne pas, dans ce qui échappe, que se joue la bascule.
L’analyste est une absence agissante, un lieu de non-être où le désir de l’analysant peut enfin émerger sans se laisser piéger dans une réponse toute faite.
Il ne s’agit donc pas d’être un guide, ni même un interprète du sens caché. Il s’agit d’être un vide structurant, une faille où l’analysant pourra se rencontrer autrement. Un psychanalyste n’est pas là pour ajouter du savoir, mais pour permettre à l’analysant de découvrir ce qu’il ne savait pas qu’il savait.
Il est un rivage, un littoral du langage, un bord où le sujet vacille, mais où, peut-être, il pourra enfin rencontrer son propre désir.
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Mais Lacan, toujours à contre-courant des illusions rassurantes, nous prévient : il n’y a pas d’être caché à retrouver sous les strates de l’inconscient. Pas de vérité ultime qui nous attendrait, tapie dans l’ombre, prête à se révéler.
Le moi n’est qu’un mirage, une construction fragile, un assemblage de signifiants qui nous donnent l’illusion d’une continuité. Ce que nous appelons « nous-mêmes », ce que nous croyons être notre essence, n’est qu’un jeu d’ombres projeté sur l’écran de notre fantasme.
Alors, qu’advient-il lorsque l’analyse progresse ? Lorsque les illusions tombent, lorsque les identifications se fissurent ? On ne se trouve pas, on se défait.
Le désêtre, ce n’est ni une disparition ni une destruction. C’est un décrochage, une manière nouvelle d’habiter son propre manque. Cesser d’être ce que l’on croyait être pour faire place à quelque chose de plus fluide, de moins figé, de plus vivant.
C’est une expérience qui peut être angoissante : perdre ses repères, se sentir à la dérive. Mais c’est aussi une libération. Car tant que nous nous accrochons à une identité figée, tant que nous cherchons à remplir le vide, nous restons prisonniers d’un scénario qui nous dépasse.
Le désêtre, c’est lâcher prise sur cette quête illusoire, accepter que nous ne sommes pas un bloc monolithique, mais une série de mouvements, une pulsation entre manque et désir.
Et si nous arrêtions de chercher à être pour enfin nous autoriser à exister autrement ?
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Nous passons notre vie à nous accrocher à des illusions d’être, des images figées de nous-mêmes qui nous donnent une impression de solidité. Nous croyons savoir qui nous sommes, nous croyons connaître nos désirs, nous bâtissons des identités confortables où tout semble tenir en place.
L’analyse ne vise pas à nous reconstruire sur des bases plus solides, mais à nous apprendre à habiter ce qui vacille. Elle ne cherche pas à combler le manque, mais à nous montrer qu’il n’est pas un ennemi, qu’il est le moteur même de notre désir.
Accepter le désêtre, ce n’est pas sombrer dans un vide stérile. C’est apprendre à composer avec ce vide, à danser avec lui plutôt que de vouloir le remplir à tout prix.
C’est découvrir que la liberté ne se trouve pas dans l’illusion d’un être accompli, mais dans la capacité à se laisser traverser, à se laisser déplacer, à exister autrement.
Alors, et si désêtre, c’était enfin être un peu plus libre ? Et si c’était ça, la vraie découverte de la psychanalyse ?