L’infantile dans les liens : quand nos blessures d’enfance façonnent nos relations. "Je ne comprends pas pourquoi je réagis comme ça." "J’ai l’impression de redevenir un enfant face à lui." "Elle me reproche toujours la même chose, comme si j’étais son père." Ces phrases, on les entend partout. Elles trahissent une réalité que nous refusons souvent d’affronter : notre passé ne nous quitte jamais vraiment.
Une étude menée par l’Université de Harvard sur plus de 75 ans (The Harvard Study of Adult Development) a montré que la qualité des relations dans l’enfance influence directement notre bien-être émotionnel et nos interactions sociales tout au long de la vie.
Un attachement insécurisant dans l’enfance peut se traduire par des difficultés conjugales, une faible estime de soi ou une tendance à la dépendance affective.
C’est aussi celui qui continue à vivre en nous, dans nos peurs, nos attentes et nos amours. Il se niche dans nos colères disproportionnées, dans nos désirs de fusion, dans nos silences lourds de non-dits.
Il s'invite dans le social, le couple, la famille, les groupes. Il est ce fil invisible qui relie nos expériences intimes aux structures collectives.
Prenons un exemple. Imaginez une femme de 35 ans qui se fige à chaque fois qu’elle doit prendre une décision importante. Elle procrastine, doute, cherche à tout prix la validation des autres. Ce n’est pas un simple trait de caractère. C’est l’écho d’un passé où chaque initiative était sanctionnée par un regard désapprobateur.
Catherine, 42 ans, a grandi dans une famille où l’émotion n’avait pas sa place.
"Ne pleure pas pour rien."
"Tais-toi et avance."
Petite, elle observait sa mère, toujours digne, jamais effondrée, comme si les épreuves n’avaient aucune prise sur elle. Son père, lui, ne parlait pas, sinon pour donner des consignes. Dans cette maison, le silence était une vertu, et la douleur un fardeau que l’on portait seul.
Aujourd’hui, face à son mari qui exprime ses ressentis, Catherine explose.
"Pourquoi faut-il toujours tout analyser ? Pourquoi est-ce qu’il parle autant de ses émotions ?"
Elle le méprise pour ce qu’elle n’a jamais pu se permettre d’être. Chaque mot qu’il prononce résonne en elle comme une transgression insupportable.
L’infantile s’est cristallisé sous forme de rigidité, d’intolérance à la vulnérabilité.
Ce qu’elle rejette chez lui, c’est ce qu’on lui a interdit d’être.
Son enfance s’invite dans son couple, rejouant un interdit familial sous une autre forme.
"On ne naît pas vierge psychiquement, on hérite de tout un fatras de rêves inachevés, de douleurs cachées, de loyautés invisibles."
Dans certaines familles, un deuil n’a jamais été fait. Une trahison n’a jamais été nommée. Un secret a coulé dans les veines de chacun, sans jamais trouver de mots. Mais l’inconscient ne laisse rien disparaître. Ce qui n’a pas été élaboré par une génération cherche à s’exprimer dans la suivante.
Et parfois, ces fardeaux pèsent trop lourd.
"Ma mère n’a jamais connu son père. Il a disparu un jour, sans explication. Toute sa vie, elle a cherché à comprendre. Elle en parlait peu, mais je le sentais dans son regard, dans cette façon qu’elle avait de scruter les inconnus dans la rue, comme si elle espérait un jour le reconnaître. Moi, je n’ai jamais supporté qu’on parte sans me dire au revoir."
Cette confidence de Marc, 35 ans, illustre bien le phénomène. Une blessure non digérée se transmet sous une autre forme. L’abandon du grand-père est devenu une peur viscérale chez la mère, puis une angoisse obsessionnelle chez le fils.
Les enfants héritent parfois d’un mal-être qui ne leur appartient pas. Ce que nos ancêtres n’ont pas pu dire ou élaborer revient sous d’autres visages, dans d’autres corps.
Parfois, ces héritages pèsent sur notre capacité à aimer.
Nous reviendrons sur cette question plus tard, mais une chose est certaine : pour s’émanciper d’une répétition inconsciente, il faut d’abord la reconnaître.
"Quand il s’énerve, il devient mon père."
"J’ai l’impression qu’elle attend de moi ce que sa mère ne lui a jamais donné."
À certains moments, l’autre cesse d’être un partenaire pour devenir une figure parentale fantasmée, un bourreau du passé ou un sauveur espéré. On ne se bat plus contre lui, mais contre des blessures archaïques.
Paul et Sophie, en couple depuis huit ans, enchaînent les disputes. La scène est toujours la même : Sophie lui reproche son absence émotionnelle, Paul se ferme encore plus.
"J’ai l’impression qu’il ne m’écoute jamais, qu’il est ailleurs."
"Quand elle se met à pleurer, je ne sais pas quoi faire, alors je préfère partir."
Lors d’une séance de thérapie, une vérité éclate : Sophie n’accuse pas seulement Paul d’être distant, elle lui reproche inconsciemment d’être son père, cet homme froid et indifférent qui n’a jamais su la rassurer. Paul, lui, a grandi avec une mère intrusive qui pleurait pour tout. Il a appris que face aux larmes, la seule issue était la fuite.
Deux histoires d’enfance qui se percutent. Deux blessures qui se réveillent l’une contre l’autre.
"Pourquoi je ne me sens jamais assez bien pour lui ?"
"J’ai peur qu’il parte, comme si j’étais encore cette petite fille qui attendait son père."
Quand l’autre nous critique, nous néglige ou nous rejette, ce n’est pas seulement son comportement qui nous fait souffrir. C’est tout ce qu’il vient réactiver de nos failles anciennes.
Ce qui se joue dans un couple n’est jamais neutre.
Les disputes de couple ne sont pas que des tensions du quotidien. Elles sont souvent des dialogues entre nos parts blessées.
💡 La première clé, c’est la prise de conscience. Observer ses réactions, comprendre pourquoi une phrase, un silence ou un comportement provoque une tempête intérieure.
💡 La seconde, c’est d’accepter que l’autre ne peut pas tout réparer. On ne peut pas attendre de son partenaire qu’il guérisse ce que l’enfance a fracturé.
Mais surtout, il faut apprendre à se poser la question essentielle :
Suis-je en train de réagir à mon partenaire… ou à une douleur bien plus ancienne ?
Dans un groupe, nous ne sommes jamais seulement nous-mêmes, nous sommes aussi ce que notre histoire nous a appris à être :
Ces rôles ne sont pas pris au hasard. Ils sont la résonance de nos premiers apprentissages relationnels.
Sarah, 38 ans, cadre dans une entreprise, a toujours eu du mal avec la hiérarchie.
"Dès que mon manager me fait une remarque, j’ai l’impression que c’est mon père qui me gronde. Je ressens une honte écrasante, comme si j’avais 7 ans et que je ramenais une mauvaise note à la maison."
Elle sait, rationnellement, que ce n’est qu’un feedback professionnel. Mais son corps et son émotionnel réagissent avec une intensité disproportionnée. C’est un réflexe archaïque, un conditionnement profond qui la renvoie à un sentiment d’infériorité enraciné dans l’enfance.
Nous croyons interagir avec des collègues, des amis, des membres d’une association, mais nous sommes en réalité en train de converser avec nos fantômes.
Les blessures d’attachement façonnent nos postures dans le collectif :
Prenons un exemple simple : une réunion d’équipe.
Le chef distribue la parole, mais il ignore Julie. Instantanément, elle se replie, son cœur s’emballe, elle se sent transparente, insignifiante. Pourtant, ce n’est pas seulement cet instant qui la fait souffrir. C’est toutes les fois où, enfant, elle a eu l’impression d’être invisible aux yeux de ses parents.
Ce n’est pas le chef qui la fait souffrir, c’est ce qu’il représente inconsciemment pour elle.
Avez-vous déjà remarqué que certaines personnes, sans raison apparente, vous insupportent instantanément ?
Ce n’est pas une simple question d’incompatibilité. C’est souvent parce qu’elles incarnent une figure de notre passé qui nous a blessés.
C’est un miroir de notre histoire intime, un terrain où nos blessures les plus profondes trouvent un écho inattendu.
🛑 Comment sortir de ces schémas inconscients ?
💡 Prendre conscience des projections : Se demander "Pourquoi cette personne me dérange autant ? Me rappelle-t-elle quelqu’un de mon passé ?"
💡 Dissocier le présent du passé : L’interaction avec un collègue ou un ami n’a pas le même enjeu qu’avec un parent. Identifier cette différence permet de réduire la charge émotionnelle.
💡 Accepter que les autres ne sont pas responsables de nos blessures anciennes : Ce n’est pas le chef, l’ami ou le conjoint qui nous blesse, c’est l’écho de notre propre histoire.
Cette lucidité est libératrice : elle nous redonne du pouvoir sur nos réactions.
Certains pensent qu’il faudrait "tuer" son enfant intérieur pour devenir un adulte libre. Mais ce serait une erreur.
L’infantile, c’est l’empreinte de notre passé, mais aussi notre capacité à rêver, à aimer, à créer. Ce n’est pas un ennemi, c’est une part de nous qui demande à être entendue et transformée.
Un enfant intérieur meurtri, c’est une personne adulte enchaînée à ses blessures.
Un enfant intérieur reconnu, c’est un adulte capable d’être pleinement lui-même.
Nos réactions sont rarement neutres. Elles portent toujours une charge affective héritée de notre histoire.
La question essentielle à se poser est :
👉 "Suis-je en train de réagir à la situation actuelle, ou est-ce un écho de mon passé ?"
Exemple : Paul et Sophie, dont nous parlions plus haut.
Prendre conscience de ces superpositions, c’est déjà desserrer l’étau.
Si une souffrance revient sans cesse, ce n’est pas un hasard. C’est un signal.
Prendre du recul, c’est aussi s’autoriser à formuler ces questions :
"Quand je m’énerve, est-ce vraiment contre mon conjoint ou contre une frustration plus ancienne ?"
"Pourquoi ai-je tant besoin d’être reconnu dans mon travail ?"
"Cette angoisse d’abandon, d’où vient-elle réellement ?"
La psychanalyse, la thérapie, mais aussi des pratiques comme l’écriture introspective, la méditation, ou encore l’art-thérapie permettent d’explorer ces empreintes inconscientes. Ce qui ne s’exprime pas se répète. Ce qui se met en mots peut commencer à se transformer.
👣 Exercice simple : dialogue avec son enfant intérieur
Fermez les yeux. Imaginez-vous enfant. Regardez cet enfant, observez ses expressions. Demandez-lui :
👉 "De quoi as-tu besoin aujourd’hui ?"
👉 "Que puis-je faire pour toi ?"
Les réponses qui émergent peuvent être surprenantes. L’infantile en nous attend d’être écouté, pas d’être nié.
Finalement, la clé n’est pas de vouloir effacer notre passé, mais de le regarder en face et d’apprendre à composer avec lui.
Notre enfant intérieur ne disparaît jamais totalement. Mais plus nous apprenons à le reconnaître, plus nous lui laissons une place apaisée, et moins il envahit nos relations.
Et vous ? Quels souvenirs de votre propre enfance retrouvez-vous dans vos relations d’aujourd’hui ?