« Il y a une parole pleine quand la parole s’accomplit entièrement dans ce qu’elle dit, quand elle actualise ce qu’elle énonce. » — Jacques Lacan, Séminaire I. Vous parlez tous les jours. Vous échangez, vous racontez, vous argumentez. Mais… vous arrive-t-il vraiment de vous dire ? Lacan nous met face à un paradoxe : on parle sans cesse, mais souvent pour ne rien dire. Il distingue ainsi deux types de parole : la parole vide et la parole pleine. La première ne fait que meubler l’espace du langage, alors que la seconde engage véritablement le sujet, parfois jusqu'à le bouleverser. Et vous, où en êtes-vous avec votre parole ?
(Découvrir la psychanalyse à Versailles)
« Ça va ? – Oui, ça va. » (alors que non, pas vraiment…)
Ce rituel social est une parfaite illustration de la parole vide. Derrière ce « ça va », il peut y avoir une fatigue écrasante, une tristesse diffuse, une colère rentrée. Mais plutôt que d’ouvrir la porte à une vraie discussion, on esquive. Le « ça va » devient un verrou protecteur, une manière de ne pas dire.
« Je suis désolé si tu l’as mal pris. » (plutôt que d’admettre sa propre responsabilité…)
Ici, on ne s’excuse pas réellement. Cette formulation sous-entend que le problème vient de l’autre, de sa sensibilité, et non de l’auteur de la phrase. C’est une parole défensive, qui donne l’apparence d’une excuse mais évite la remise en question.
« Oui, oui, je vais changer. » (sans que rien ne se passe…)
Une promesse creuse, souvent prononcée pour calmer l’autre ou éviter un conflit immédiat, mais qui ne s’accompagne d’aucune réelle intention de transformation. On dit pour éviter d’avoir à faire.
Dans une psychanalyse, la parole vide se manifeste lorsque le patient raconte son histoire sans l’habiter :
👉 Il parle de ses souffrances, mais sans affect.
👉 Il répète des explications toutes faites, comme un discours appris par cœur.
👉 Il cherche à se justifier, à donner du sens… mais il reste à la surface de lui-même.
Dans certains troubles de la personnalité, comme le trouble borderline, la parole vide est omniprésente, traduisant un sentiment de vide intérieur et une difficulté à structurer une parole pleine.(Comprendre le trouble de la personnalité borderline)
Parler n’est pas suffisant pour se libérer. Ce qui importe, ce n’est pas tant ce que l’on dit, mais comment on le dit et ce que cela produit en nous.
Tant que l’on reste dans une parole qui rassure, qui protège, qui évite l’affect, on ne fait que battre les mêmes cartes, sans jamais déplacer le jeu.
C’est pourquoi en psychanalyse, l’analyste ne se contente pas d’écouter : il intervient parfois pour pointer les impasses du discours, les répétitions, les contradictions, et pour faire entendre ce qui échappe au sujet dans sa propre parole.
(Lire les 8 principes directeurs de l’acte psychanalytique)
Un patient peut ainsi passer des mois à évoquer son enfance, à se répéter. Puis, un jour, une formulation surgit, un silence se fait, une émotion l’envahit. Un lapsus, une hésitation, un mot de trop… et soudain, il entend ce qu’il dit.
C’est ce moment où la parole n’est plus un discours, mais un événement.
« La parole pleine suppose le sujet dans son être et constitue un appel à l’Autre, à qui elle fait assumer sa place dans la réciprocité. » (Écrits)
Autrement dit, dans la parole pleine, le sujet et l’Autre sont engagés. Vous ne parlez plus simplement pour communiquer, mais pour révéler quelque chose de vous.
C’est là que Lacan pousse plus loin l’analyse en introduisant la distinction entre parole vide et parole pleine. Il s’inscrit dans la lignée de Freud, tout en articulant son approche avec le structuralisme linguistique et les concepts de Saussure et Jakobson. Chez Lacan, le sujet est structuré par le langage, et ce n’est qu’à travers une parole qui fait acte que l’analysant peut opérer un véritable déplacement dans son rapport à lui-même et à l’Autre.
Selon Austin, certaines paroles ne se contentent pas de décrire une réalité, elles la transforment. Quand un prêtre dit « Je vous déclare mari et femme », il ne fait pas que parler : il crée une nouvelle réalité.
👉 Une parole pleine est une parole qui transforme la position subjective de celui qui parle.
👉 Elle engage le sujet dans son être, elle ne se contente pas de dire, elle fait advenir un nouveau rapport au désir et à l’inconscient.
Cette parole s’oppose à la parole vide, qui, elle, reste sur le terrain de la justification, de l’habillage discursif, du récit qui ne touche à rien.
Parce qu’elle implique une perte, un moment où le sujet abandonne ses protections discursives et se confronte à son manque. C’est un acte de reconnaissance, qui vient parfois avec une sidération : « Ah… c’est donc cela que je voulais dire… »
Lacan montre ainsi que l’inconscient ne parle pas toujours à travers des grandes déclarations, mais souvent dans ce qui échappe au sujet :
Ainsi, la parole pleine n’est pas qu’une question de contenu, mais d’acte. Ce n’est pas ce qu’on dit, mais comment on le dit et ce que cela produit chez celui qui parle.
Pour éviter que notre parole reste enfermée dans des automatismes, la reformulation peut être un outil précieux afin de favoriser l’émergence d’une parole plus authentique.(En savoir plus sur la reformulation et la communication)
Influencé par la linguistique et la philosophie du langage, il montre que la parole pleine n’est pas un simple discours, mais un acte, un franchissement symbolique.
Ainsi, la psychanalyse ne vise pas à remplir un manque par du sens, mais à mettre en lumière ce manque lui-même, en donnant au sujet l’opportunité de s’en saisir autrement.
Dans une cure analytique, la parole pleine est souvent un tournant. Elle fait surgir le désir, cet intime qui nous échappe. Elle oblige à se repositionner.
C’est pourquoi Lacan insiste sur l’importance du transfert : face à un analyste qui n’attend rien de vous, qui ne valide ni ne comble vos dires, vous pouvez peu à peu vous aventurer vers une parole plus authentique.
Pendant une journée, soyez attentif à vos paroles. Où se glissent les automatismes, les justifications ? Quand répétez-vous des phrases sans y penser ?
Y a-t-il une émotion, une vérité sous-jacente qui cherche à se cacher ?
Tentez une parole plus pleine.
Sans forcer, essayez de formuler les choses autrement, de dire ce qui vous vient, même si cela vous semble étrange ou inconfortable.
💡 Exemple : Remplacez « Je suis fatigué » par « Je me sens épuisé, j’ai l’impression de porter trop de choses ».
💡 Remplacez « Je vais bien » par « Je me dis que ça va, mais au fond, je ne sais pas trop ».
Tant que nous restons dans une parole vide, nous maintenons une distance de sécurité avec nous-mêmes.
Nous répétons, nous justifions, nous nous cachons derrière des discours déjà faits. Mais lorsque survient la parole pleine, celle qui nous échappe presque malgré nous, alors quelque chose se déplace.
👉 Une parole pleine nous prend par surprise. Elle ne vient pas nous conforter, mais nous révéler à nous-mêmes.
👉 Elle nous met face à une vérité que nous n’avions peut-être pas anticipée, une émotion qui surgit, un désir que nous n’osions pas formuler.
👉 Elle engage le sujet. À cet instant, nous ne parlons plus simplement de nous, nous nous parlons, et parfois, nous nous entendons vraiment pour la première fois.
Alors, lorsque vous parlez, posez-vous la question : cherchez-vous à dire… ou à vous dire ?
🔹 Qu’en pensez-vous ?
🔹 Avez-vous déjà fait l’expérience d’une parole qui vous échappe et qui, pourtant, vous touche en plein cœur ?
🔹 Un mot, une phrase, un lapsus qui vous a révélé quelque chose d’inattendu sur vous-même ?
La cure analytique offre un espace unique pour entendre ce qui, dans notre propre parole, nous échappe. Elle permet d’aller vers une parole plus juste, plus engagée.(Découvrir la psychanalyse à Versailles)