Psychiatrerie... Quand Lacan dénonce la machine psychiatrique
29/3/2025

Psychiatrie ou psychiatrerie ? Le symptôme d’une époque...

Si vous pensiez que Lacan ne faisait que jouer avec le signifiant, vous n’avez pas encore croisé ce petit bijou de néologisme qu’est psychiatrerie. Il ne l’utilise qu’une seule fois — mais c’est assez pour qu’il frappe comme un éclair et laisse derrière lui une piste lumineuse pour questionner la psychiatrie et l’institution qui l’orchestre. C’était un 4 novembre 1971, dans le séminaire Le savoir de la psychanalyse. Le ton est feutré, presque badin, et pourtant, voici ce que lâche Lacan : "Je ne sais pas s’il conviendrait, pour ne pas être injuste, de distinguer, à cette occasion, entre la psychiatrie et la psychiatrerie. "Subtil, mais acéré. Derrière ce glissement ironique du mot, tout un monde s’ouvre. Et il est temps d’aller y jeter un œil, ou plutôt une oreille.

Psychiatrie ou Psychiatrerie ? Quand un mot en dit trop

Lacan, maître absolu dans l’art de plier, tordre et parfois même de malmener la langue, ne lâche jamais un mot par hasard.

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Son maniement du langage, aussi virtuose qu’irrévérencieux, est toujours une opération chirurgicale du sens.

Alors quand, ce 4 novembre 1971, il invente ce mot — psychiatrerie —, ce n’est pas pour faire joli. C’est une bombe lexicale, une critique qui fuse sous la forme d’un mot presque moqueur, presque improvisé, mais terriblement efficace.

En français, le suffixe -erie n’est jamais innocent. Il vient souvent marquer ce qui relève du système, de la mascarade, du petit commerce ou du ratage. Ajoutez-le à n’importe quel mot et vous le teintez d’un parfum d’artifice :

  • Caboterie, pour ce jeu d’acteur surjoué qui tourne à vide,
  • Bricolerie, pour ces objets rafistolés, de pacotille, qui prétendent au solide sans l’être,
  • Gnognotterie, pour désigner ce qui est insignifiant, futile, accessoire.

Et voilà que Lacan, d’un trait de plume, forge la psychiatrerie. Quelle cible vise-t-il exactement ?

Ce n’est pas la psychiatrie — comme science clinique, comme pratique rigoureuse au chevet du sujet souffrant — qu’il attaque. C’est bien ce qu’elle risque de devenir quand elle s’oublie elle-même : une machine à diagnostiquer, à trier, à normer.

Là où la psychiatrie cherche encore, tâtonne, se confronte à la singularité du sujet et de son symptôme, la psychiatrerie est le moment où elle se fige, où elle devient rouage administratif, discours standardisé, routine gestionnaire, bureaucratie du soin. C’est ce que Lacan visait quand il parlait ailleurs de la forclusion du sujet dans la pratique médicale.

Lire aussi : Etat limite : La psychatrie en souffrance

Une trouvaille géniale, car ce simple suffixe -erie condense d’un coup ce qui cloche :

  • le soin qui se fait procédure,
  • le symptôme qui devient case dans un tableau,
  • la parole du patient qui n’est plus qu’un item du dossier.

Et derrière l’humour pince-sans-rire de Lacan, c’est un véritable cri d’alarme. Car la psychiatrerie, bien loin d’être un vestige des années 70, n’a rien perdu de son actualité.
Au contraire : aujourd’hui, entre prolifération des classifications, standardisation des diagnostics, explosion des prescriptions, rareté de l’écoute, course à la rentabilité, le système psychiatrique semble pris, plus que jamais, dans les rouages de cette psychiatrerie dont Lacan avait si bien flairé l’avènement.

Et si l’on tend l’oreille, derrière ce mot railleur, on entend déjà l’écho de critiques contemporaines, que l’on retrouvera aussi chez Foucault, Basaglia, ou encore Laing :

  • le risque que le soin devienne gestion,
  • le sujet, un objet,
  • et le symptôme, un problème à éradiquer, plutôt qu’à écouter.

La psychiatrie selon Lacan : du savoir, du diagnostic... et du pouvoir

Remettons les choses en contexte. Lacan n’a jamais été un étranger dans le monde de la psychiatrie.

Il y est même né, formé auprès des plus grands, arpentant les couloirs de Sainte-Anne, observant, écoutant, soignant. Il n’était pas seulement psychanalyste, il était avant tout psychiatre de formation, et pas des moindres : un clinicien pointu, rigoureux, immergé dans les hôpitaux psychiatriques de l’époque.

Et pourtant, dès les années 1950, un soupçon, une méfiance subtile mais tenace s’installe chez lui : quelque chose se dérègle dans la manière dont sa discipline d’origine s’occupe de la folie. Non pas qu’il rejette la psychiatrie en tant que telle — Lacan n’a jamais fait le procès de la psychiatrie — mais il observe qu’elle glisse lentement, insidieusement, vers un savoir sans sujet.

Le danger qu’il pointe est redoutable : ce n’est plus l’homme aliéné, avec son histoire, ses fantômes et son désir, que l’on écoute, mais un trouble que l’on repère, un symptôme que l’on mesure, un diagnostic que l’on colle. La grille remplace l’écoute, la nosographie remplace l’histoire, le code remplace la parole.

Et là où la psychiatrie, dans sa vocation initiale, était censée accueillir la singularité du sujet, elle risque, en se laissant séduire par l’efficacité apparente du classement, de devenir cette psychiatrerie que Lacan raille.

Un appareil qui trie, ordonne, classe, et range soigneusement le sujet souffrant dans les tiroirs d’une clinique devenue gestionnaire. C’est le moment où le patient n’est plus qu’un dossier, un numéro, un cas.

Derrière ce mot, Lacan pointe un renversement : le pouvoir a pris la place du soin.

La question du pouvoir est centrale. La psychiatrerie, c’est la psychiatrie qui cesse d’être une pratique soignante pour devenir un appareil de contrôle, un réseau disciplinaire. Elle ne soigne plus vraiment, elle gère. Elle n’ouvre plus un espace d’énigme, elle administre.

C’est ce glissement que Lacan identifie, dès les années 50, avant même que Foucault n’en fasse le cœur de son analyse du pouvoir disciplinaire dans Surveiller et punir ou Histoire de la folie.
Les deux se croisent, sans forcément se revendiquer l’un de l’autre, mais la dénonciation est commune :
👉 Le traitement de la folie a cessé d’être un soin pour devenir une organisation sociale du désordre.

Le clinicien est alors sommé de :

  • classer le patient,
  • codifier son symptôme,
  • appliquer un protocole,
  • et parfois même, faire taire ce qui déborde de la grille.

Dans cette psychiatrerie, on ne sait plus ce que veut le sujet, mais on sait ce qu’il doit devenir : stabilisé, inséré, productif, ou du moins silencieux.

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Ce que Lacan dit, avec un mot aussi piquant que précis, c’est que la psychiatrie n’est pas condamnée à devenir psychiatrerie.

Mais elle le devient, dès qu’elle se détourne de ce que Freud appelait la singularité du cas pour se réfugier dans l’assurance du catalogue des troubles.

Et c’est bien là que Lacan rejoint, sans le dire ouvertement, toute la critique de l’antipsychiatrie des années 60-70 :

Le danger, c’est le moment où l’institution pense savoir mieux que le sujet ce qui est bon pour lui, et où le symptôme devient un signe qu’il faudrait effacer, plutôt qu’un message à déchiffrer.

En une phrase, et surtout en un mot, Lacan anticipe le malaise d’une psychiatrie qui s’automatise, qui se rigidifie, et qui, parfois, fait violence sans le vouloir

🌀 Quelques années avant Lacan, Foucault publiait Histoire de la folie, dénonçant la manière dont la société moderne organise le traitement de la folie à travers l’enfermement et la discipline. Si Lacan ne se revendique jamais d’une antipsychiatrie, il partage néanmoins cette inquiétude :

Que devient le sujet quand la clinique n’écoute plus que le symptôme et que l’institution ne voit plus qu’un cas à gérer ?

Les effets contemporains de la psychiatrerie

Ce que Lacan pointait en 1971 d’un trait de mot un peu moqueur — psychiatrerie — est aujourd’hui devenu, pour beaucoup de cliniciens, un quotidien institutionnel.

Ce n’est plus un risque théorique, c’est une réalité palpable, un glissement généralisé du soin vers la gestion, de l’écoute vers la standardisation, de la clinique vers le contrôle.

On assiste aujourd’hui à :

  • La protocolisation massive : tout devient guideline, standard, protocole. Les marges de liberté clinique se réduisent au profit d’une logique procédurale qui rassure les institutions, mais souvent étouffe la singularité des situations.
  • La domination du DSM (ou CIM-11) : ces classifications internationales des maladies mentales, devenues quasi-indiscutables, réduisent le sujet à une étiquette diagnostique, interchangeable, décontextualisée, parfois plaquée trop vite.
  • La médicalisation systématique du mal-être : anxiolytiques, antidépresseurs, neuroleptiques sont souvent prescrits avant même que la parole ne circule, comme si l’angoisse devait d’abord être réduite chimiquement avant de pouvoir être pensée.
  • L’effacement de la parole du sujet : "Vous êtes borderline", "Vous êtes bipolaire", "C’est génétique",
    autant de phrases balancées comme des sentences d’autorité, qui ferment la discussion, assignent une identité pathologique, et empêchent toute élaboration subjective.

On est passé d’une clinique du sujet à une clinique du trouble, puis du trouble au traitement, sans que le sujet n’ait toujours le temps ni l’espace de dire quoi que ce soit.

Voilà ce que Lacan appelait, en germes, la psychiatrerie.

Un mot simple, presque anodin, mais qui désigne un renversement majeur : celui où le soin devient procédure, où l’écoute devient codage, et où la folie — ou la souffrance psychique — n’est plus interrogée mais corrigée.

Aujourd’hui, dans les services de psychiatrie souvent en souffrance eux-mêmes, on court après les lits, on remplit des dossiers, on gère des flux.

Le temps de la rencontre clinique, l’écoute du sujet se heurte au temps administratif et au cadre comptable, managérial.

Et derrière ce brouhaha institutionnel, une question demeure, crue, urgente :

Soigne-t-on encore quelqu’un ?
Ou seulement des symptômes, des cases, des codifications ?

Le sujet dans tout ça ? L’inconscient mis en quarantaine

Ce que Lacan reproche à la psychiatrerie, ce n’est pas simplement de mal faire, c’est, plus radicalement, de ne plus savoir ce qu’elle fait, de ne plus vouloir savoir.

Elle agit, elle traite, elle classe, mais sans s’interroger sur ce qui se joue véritablement pour le sujet. Elle ne se demande plus : De quoi ce symptôme est-il le nom ? Que veut le sujet dans son délire, son angoisse ou son retrait ?

Or, c’est précisément là que la psychanalyse prend à revers cette logique. Pour Lacan, le symptôme n’est jamais un simple trouble, au sens où l’entend la nosographie. C’est une formation de l’inconscient, un message codé, parfois opaque, adressé par le sujet à lui-même, aux autres, à l’Autre.

Mais à force de vouloir traiter rapidement, de faire taire ce qui dérange, la psychiatrerie risque d’effacer le message avant même d’avoir tenté de le lire.
Le symptôme devient bruit, au lieu d’être reconnu comme parole.

Et là réside le pire : priver le sujet de sa dignité de sujet parlant. En réduisant son expérience à une anomalie biologique ou comportementale, on l’exclut d’un possible dialogue avec lui-même, on lui retire la possibilité d’inventer un sens à son malheur. On ne l'écoute plus, on le corrige.

La psychiatrie, à son origine, voulait comprendre. Mais, sous la pression de l'institution, des normes et du rendement, lorsqu’elle devient psychiatrerie, elle renonce. Elle abdique face à la complexité du sujet et se replie sur la gestion.

  • Alors, le patient devient un usager,
  • le soin devient un parcours de soins,
  • l’angoisse devient un trouble anxieux généralisé,
  • la parole devient un symptôme à effacer.

Et pendant ce temps-là, l’inconscient, lui, continue de parler. Mais désormais, il parle dans le vide, sans personne pour l’écouter, sans place pour déployer son savoir. L’inconscient est mis en quarantaine, au mieux oublié, au pire nié.

C’est précisément contre cela que Lacan oppose la psychanalyse : non pas une science de la norme, mais un espace où le symptôme est questionné, entendu, accompagné, et où le sujet est, malgré tout, reconnu comme parlant.

Lacan et l’art de résister à la psychiatrerie

Face à cela, Lacan ne fait pas que critiquer, il propose une voie de sortie : la psychanalyse.

Non pas comme savoir supérieur, mais comme éthique du sujet.

Lacan le martèle : le psychanalyste ne guérit pas. Il accueille la parole du sujet, il l’accompagne pour qu’elle prenne forme, pour que le symptôme parle. Il ne classe pas, il entend, il écoute, il soutient.

C’est en ce sens qu’il peut dire, dans La direction de la cure, que l’analyste ne sait pas ce qu’il fait — non pas par ignorance, mais parce qu’il refuse d’enfermer son patient dans un savoir préconçu.

La psychanalyse est ainsi une position de résistance face à la psychiatrerie :

  • Contre l’uniformisation, elle soutient la singularité.
  • Contre la médicalisation excessive, elle accueille l’énigme du symptôme.
  • Contre le silence imposé au sujet, elle le remet au centre.

Lacan invente le mot pour cela : pour rappeler, une fois encore, que sans le sujet, sans sa parole, le soin devient gestion, automatisme, voire violence.

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Pourquoi reparler aujourd’hui de psychiatrerie ?

Parce que la situation n’a fait que se dégrader.

Les professionnels de terrain sont nombreux à le dire : le secteur psychiatrique est en crise, pris dans une logique de rentabilité, de productivité, et de technicisation du soin.

De plus en plus de soignants ressentent le malaise de soigner sans entendre, d’administrer sans écouter, de réparer sans comprendre.

Redire aujourd’hui le mot psychiatrerie, c’est rouvrir un espace critique et nécessaire, où la psychanalyse a toujours eu quelque chose à dire, non pas pour dénigrer la psychiatrie, mais pour rappeler qu’à côté du savoir, il y a toujours un sujet, un inconscient, un désir, et que c’est cela qu’il faut soigner, avant toute chose.

Psychiatriers ou psychanalystes ?

En un mot, Lacan n’accable pas la psychiatrie, il pointe ce qu’elle devient quand elle oublie le sujet.

Ce glissement est toujours d’actualité. La psychiatrerie, c’est le moment où la psychiatrie cesse d’être écoute pour devenir machine.

Alors, si vous entendez ce mot en séminaire, ne souriez pas seulement à la trouvaille linguistique de Lacan. Entendez-y aussi son avertissement, son ironie, et surtout son appel : il faut résister à la psychiatrerie, c’est-à-dire ne jamais oublier le sujet parlant, fut-il souffrant, délirant, ou silencieux.

Et ça, c’est pas du fastoche, mais c’est du Lacan tout craché.

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Par Frédérique Korzine,
psychanalyste à Versailles
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