L’analysant : Celui qui fait le travail de l’analyse
28/3/2025

L’analysant : Celui qui fait le travail de l’analyse

En psychanalyse, on entend souvent parler du patient comme étant "analysé". Pourtant, ce terme, qui suggère une passivité face au savoir supposé de l’analyste, ne rend pas justice à ce qui se joue dans la cure. Lacan, toujours prompt à interroger la langue et ses effets, propose un déplacement essentiel : au lieu d’"analysé", il parle d’analysant. Car, et c’est là que l’évidence vacille : qui travaille en analyse ? Beaucoup pensent encore que c’est l’analyste, celui qui sait, celui qui interprète. "Que me proposez-vous ?" demandent certains en fixant le premier rdv ou en s’asseyant face à moi, dans l’attente d’une réponse, d’une méthode, voire d’un programme. Ce à quoi l’expérience analytique oppose un déplacement radical : parler, mais pas comme on parle d’ordinaire. Parler non pas pour être conseillé, mais pour entendre ce qui échappe, pour laisser surgir l’inattendu, pour faire vaciller ses certitudes. Ce changement de terminologie ne relève donc pas d’une coquetterie linguistique. Il met en lumière une vérité fondamentale : en psychanalyse, c’est celui qui parle qui travaille. L’analyste, lui, n’offre pas de solutions clés en main, il soutient un espace où le sujet peut, enfin, entendre ce qui, en lui, se répète à son insu. il offre un espace pour qu’un savoir singulier puisse advenir. Et vous, avez-vous déjà été surpris par ce que votre propre parole vous révélait ?

Pourquoi "analysant" et non "analysé" ?

De l’analysé à l’analysant : Une révolution dans la cure

Si Lacan invente le terme analysant, ce n’est pas une simple coquetterie linguistique. Il s’agit d’un déplacement fondamental dans la manière de penser la cure psychanalytique et le rôle du sujet qui y prend place.

Jusqu’alors, on parlait de l’analysé, terme qui suggérait un processus passif, comme si le sujet subissait l’analyse, comme si l’analyste était l’unique maître d’œuvre de la cure. Or, pour Lacan, c’est une tout autre logique qui est à l’œuvre.

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« Si j’ai parlé dans un temps de retour à Freud, c’était pour rappeler au niveau de l’expérience, au niveau d’une pratique, d’une pratique qui n’opère que dans le champ langagier, où c’est presque tout le temps, un seul qui parle ; à cause de cela, j’ai appelé un jour comme ça, parce que j’en avais ma claque d’entendre parler de l’analysé, je l’ai appelé l’analysant : parce que c’est vrai, c’est lui qui fait tout le truc. » — Lacan, 13 octobre 1972, La mort est du domaine de la foi, CD Pas-tout Lacan

Le choix du mot analysant réinscrit donc l’analysé dans une position active.

Ce n’est plus un objet sur lequel s’exerce l’interprétation de l’analyste, mais bien un sujet en mouvement, impliqué dans le processus même de son élaboration inconsciente. C’est lui qui parle, lui qui trébuche, lui qui associe, lui qui fait l’expérience de l’écart entre ce qu’il veut dire et ce qui lui échappe.

Lacan insiste sur l'importance de l'acte analytique, où l'analysant, en parlant librement, participe activement à son propre processus de transformation.

Lacan ne manque pas de souligner le succès immédiat de ce néologisme : « Ça, je dois dire que ça a eu du succès, j’ai jamais vu ça, dans les huit jours, même à l’institut psychanalytique de Paris, […] tout le monde, n’en avait que l’analysant à la bouche. » Ce triomphe spontané n’est pas anodin : il révèle à quel point le terme analysé était inadéquat à rendre compte de ce qui se joue dans la cure.

Avec cette invention, Lacan vient ainsi marquer un tournant théorique et clinique.

Il insiste sur le fait que c’est l’analysant qui mène la danse : c’est son dire, son désir et son engagement dans la parole qui rendent le processus analytique possible.

Maintenir une régularité dans les séances permet à l'analysant d'explorer en profondeur les schémas inconscients qui influencent son comportement. L’analyste, lui, est là pour soutenir et orienter cette mise en travail, en occupant la place du manque, du point d’énigme qui relance l’association libre.

Ainsi, en remplaçant analysé par analysant, Lacan rappelle une vérité essentielle de la psychanalyse :

ce n’est pas l’analyste qui fait la cure, c’est celui qui s’y engage.

L’analysant et la parole : Dispositif analytique en action

Si Freud a posé l’association libre comme principe fondamental de la cure, Lacan en radicalise l’importance.

L’analysant ne parle pas pour informer l’analyste, mais parce que c’est dans ce dire que quelque chose se déplace, se dévoile, se répète et, parfois, se dénoue.

Le dispositif analytique repose sur une asymétrie essentielle :

  • L’analyste écoute et intervient peu. Il ne guide pas le discours de l’analysant, mais l’accueille dans toute sa singularité, laissant émerger les signifiants qui s’enchaînent selon une logique propre à l’inconscient.
  • L’analysant parle, sans savoir à l’avance où sa parole va le mener. Ce n’est pas un récit maîtrisé, mais une mise en mouvement de son désir à travers les mots.

Ce qui compte ici, ce n’est pas tant ce qui est dit que comment c’est dit, et surtout ce qui échappe au discours conscient. Le sujet croit raconter une anecdote anodine, et pourtant, un lapsus, une répétition, une hésitation peuvent révéler bien plus que le contenu manifeste de son récit.

Le dire et l’effet de surprise

Dans une cure analytique, l’analysant fait souvent l’expérience d’un dire qui le surprend lui-même.

Il entend sortir de sa bouche une phrase qu’il ne s’attendait pas à formuler ainsi, ou découvre une logique sous-jacente à son discours qu’il n’avait jamais perçue. Ce n’est pas tant lui qui parle que quelque chose en lui qui parle.

Ce phénomène est crucial, car il permet d’entrer en contact avec ce qui, jusque-là, était hors du champ de la conscience.

L’analysant ne maîtrise pas totalement ce qu’il dit, et c’est précisément dans cette marge d’incontrôlé que se joue la vérité de son désir.

Le silence de l’analyste comme espace d’émergence

Contrairement à une conversation ordinaire, où chaque parole appelle une réponse immédiate, le silence de l’analyste crée une béance, un vide dans lequel la parole de l’analysant peut s’engouffrer et se déployer librement.

Ce silence est loin d’être passif : il agit comme un espace d’interpellation, amenant l’analysant à s’interroger sur ce qu’il vient de dire, à entendre ce qui se cache derrière ses propres mots.

Lacan a introduit la technique de la scansion pour rompre avec la monotonie des séances à durée fixe, favorisant ainsi des interventions plus dynamiques.

Ce dispositif particulier permet ainsi de rompre avec les schémas habituels de communication, où l’on parle souvent pour répondre, expliquer ou convaincre.

Ce cadre singulier, où la parole de l’analysant occupe une place centrale, est au cœur de l’approche psychanalytique.

Ici, la parole n’a pas d’autre fonction que d’explorer, sans but prédéfini, ce qui insiste dans l’inconscient.

Les signifiants maîtres et l’invention d’un nouveau rapport au langage

Peu à peu, l’analysant est confronté à ce que Lacan nomme ses "signifiants maîtres", ces mots ou expressions qui reviennent sans qu’il en saisisse immédiatement la raison.

Ces signifiants constituent des points de fixation inconscients, organisant son rapport au monde et à lui-même.

L’analyse permet alors de faire vaciller ces signifiants figés, ouvrant la possibilité d’un nouveau rapport au langage et donc au désir.

Lacan propose que le processus analytique conduit à une forme de "désêtre", une déconstruction de l'identité figée pour permettre une réinvention de soi.

L’analysant, en repérant ces éléments répétitifs, peut se réapproprier autrement son histoire et ne plus être simplement le jouet d’une structure inconsciente qui s’impose à lui.

Un travail qui ne se fait qu’en acte

Il ne suffit pas de comprendre quelque chose sur soi-même pour que cela change.

L’analyse n’est pas une accumulation de savoirs sur son passé ou ses symptômes : c’est une expérience, un travail du dire qui produit un effet réel sur le sujet.

L’analysant ne fait pas qu’exprimer son histoire : il la transforme en la racontant autrement, en l’entendant différemment. C’est cette traversée de son propre dire qui produit le déplacement nécessaire à un changement subjectif.

Ainsi, l’analysant est celui qui met en jeu son désir à travers la parole, tandis que l’analyste agit comme un support pour faire émerger ce qui, d’ordinaire, reste inaudible.

C’est dans ce travail de parole que se joue toute la singularité du chemin analytique.

L’analysant et le désir de savoir : Une mise en tension

L’analysant n’est pas simplement en quête de vérité sur lui-même.

Il est pris dans une tension entre vouloir savoir et ne pas vouloir savoir.

Cette dialectique traverse toute la cure : d’un côté, un désir de comprendre ce qui lui échappe, de l’autre, une résistance, souvent inconsciente, à lever certains voiles qui protègent son équilibre psychique.

Lacan insiste sur cette ambiguïté : il n’y a pas de savoir neutre en psychanalyse.

Toute élaboration touche à des points sensibles de l’histoire du sujet, mettant en jeu son désir, ses défenses et les signifiants qui l’organisent.

Ainsi, certaines vérités ne peuvent être dites ou entendues immédiatement : elles nécessitent un travail de déplacement, de répétition et d’élaboration progressive.

Dans ce cadre, l’analyste ne se situe pas comme détenteur d’un savoir, mais comme celui qui soutient l’émergence d’un savoir propre à l’analysant.

Ce dernier est amené à construire ses propres significations, à tisser un lien entre les éléments apparemment épars de son discours. Loin de fournir des réponses toutes faites, l’analyste opère des interventions qui déplacent, relancent, parfois déstabilisent, afin que l’analysant puisse se confronter à l’inattendu de son propre dire.

Ce processus s’illustre dans la manière dont certains lapsus, répétitions, oublis ou silences finissent par faire émerger une vérité que le sujet ne voulait pas nécessairement rencontrer. C’est pourquoi le désir de savoir ne peut se réduire à une simple accumulation d’informations sur soi : il s’agit plutôt d’un cheminement, où le savoir produit ne peut être véritablement transformateur que s’il est éprouvé dans la parole même de l’analysant.

Dans cette perspective, l’analyse ne vise pas tant une révélation qu’une mise en mouvement de la parole, permettant au sujet d’affronter ce qui jusque-là lui restait impensable.

La fin de l’analyse : De l’analysant à l’analyste ?

Si l’analysant est celui qui engage son désir dans la cure, que devient-il lorsque cette expérience touche à sa fin ?

La fin de l’analyse ne peut se penser comme un aboutissement linéaire ou une résolution définitive des conflits psychiques.

Elle marque plutôt un changement de position subjective, une manière différente d’habiter son manque et de se rapporter à son désir.

Lacan propose une perspective audacieuse : un analysant qui va au bout de son travail peut, sous certaines conditions, devenir analyste.

C’est l’idée de la passe, un dispositif par lequel celui qui a parcouru son analyse peut témoigner de ce qui s’est produit pour lui.

L’enjeu n’est pas d’accumuler du savoir sur soi, mais de transformer son rapport à son propre inconscient, d’accepter ce qui ne pourra jamais être totalement élucidé, et de renoncer à l’illusion d’un savoir absolu.

La fin de l’analyse n’élimine pas le manque, elle le redistribue autrement.

Loin de promettre une délivrance ou une guérison totale, elle ouvre une voie où le sujet peut se séparer de certaines répétitions aliénantes, tout en assumant ce qui, en lui, échappe toujours au sens. C’est ce que Lacan nomme le passage du fantasme au symptôme assumé : plutôt que de chercher à combler un vide impossible, le sujet trouve un nouvel équilibre dans son rapport à son propre désir.

Pour certains, cette traversée les conduit à occuper la place d’analyste, non pas comme un maître du savoir, mais comme un praticien ayant éprouvé en lui-même la structure de l’inconscient. L’analyste, en ce sens, est avant tout un analysant qui ne cesse d’apprendre – celui qui, par son propre parcours, sait que l’inconscient ne se dompte pas, mais s’écoute.

Reconnaître et comprendre la haine qui peut émerger dans le contre-transfert est essentiel pour l'analyste, afin de maintenir une relation thérapeutique authentique.

Ainsi, la fin de l’analyse n’est pas un point final, mais un déplacement : un changement de rapport à la jouissance, une nouvelle façon d’habiter le manque, et parfois, une transmission à ceux qui, à leur tour, s’engagent dans l’expérience analytique.

Un sujet en mouvement

L’introduction du terme analysant par Lacan a eu un effet immédiat : en quelques jours, le mot s’est imposé dans le langage des psychanalystes.

Et pour cause : il traduit une vérité essentielle de la cure.

L’analysant n’est pas un patient passif qui attend une interprétation. Il est l’acteur de son propre travail, celui qui, en parlant, produit le déplacement nécessaire pour faire émerger son désir.

L’analyse, en ce sens, n’est pas un savoir à recevoir, mais une expérience à traverser. C’est dans ce travail de parole que l’analysant peut peu à peu défaire ses illusions, rencontrer son manque et tracer son propre chemin.

Alors, peut-être faut-il entendre dans analysant un verbe plus qu’un nom : être analysant, c’est être en train d’analyser, de se risquer à dire, à entendre et à se transformer.

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Par Frédérique Korzine,
psychanalyste à Versailles
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